Grand patron, Jean-Louis Beffa s’attaque au paradigme du modèle libéral pour prôner une forme de cogestion à l’allemande fondée sur un pacte national. Le pire, pour la France, étant de ne pas choisir.

 

Jean-Louis Beffa n’est pas connu pour être un intellectuel qui jongle avec les concepts.

 

PDG  de Saint Gobain pendant 21 ans, il est un pur produit de l’élite française, polytechnicien diplômé de l’Ecole des Mines, à tel point sorti du rang qu’on lui prête le rôle de parrain du fameux corps des ingénieurs des Mines. C’est dans ce vivier que les capitaines d’industrie français les plus huppés furent  recrutés avant que la mondialisation ne remette en question une trop grande consanguinité.

 

Homme d’action et d’entreprise, il a vécu le changement de paradigme des grands groupes français, s’émancipant de la tutelle d’un Etat stratège et protecteur pour s’engager dans la voie libérale en prêtant allégeance aux marchés financiers et à la puissance actionnariale. Aujourd’hui, Beffa en revient. Et retourne sa veste.

 

Des passerelles inattendues, une démarche transgressive

 

Son livre « La France doit choisir », édité au Seuil, ne se présente pas comme un brûlot politique ; il n’en n’a pas le ton, ce qui conviendrait mal à cet homme de compromis. Ce n’est pas non plus un traité révolutionnaire d’économie : son analyse a déjà été exposée par d’autres économistes, et les idées défendues par l’auteur sont déjà débattues dans des cercles autres que le Centre Cournot pour la recherche en économie que Jean-Louis Beffa copréside.

 

En revanche, cette contribution au débat offre le très grand avantage de passer outre les clivages habituels pour imaginer l’avenir de la France à travers un intérêt partagé du fonctionnement de l’économie.

 

Que l’ex-grand patron (mais toujours président d’honneur) d’un groupe coté en bourse s’en prenne à « l’idéologie actionnariale [qui] participe d’une déconnexion entre économie financière et économie réelle », et dénonce  la « contradiction actuelle entre la logique actionnariale et l’intérêt national », rompt avec une classique vision manichéenne du monde de l’économie.

 

Qu’il tende la main aux syndicats pour renforcer leur rôle au sein des conseils d’administration aux pouvoirs réhabilités face à la puissance actionnariale, voilà qui tranche également avec le virage négocié voilà près de trente ans.

 

Et au passage, Jean-Louis Beffa règle ses comptes avec tous ceux qui, au nom du libéralisme, ont laissé les marchés instaurer la dictature du court terme en abandonnant toute vision industrielle de long terme – à commencer par Nicolas Sarkozy qui, sous sa présidence comme le souligne l’auteur, a mis fin à l’Agence d’innovation industrielle créée à l’initiative de Jacques Chirac et confiée à… Jean-Louis Beffa lui-même.

 

Aucun doute: si le ton est toujours celui policé d’un X-Mines conscient de son influence jusque dans les sphères de l’Etat, les critiques ne sont pas voilées. L’objectif « raisonnable et réaliste » consistant en un « nouveau pacte national », replaçant « l’industrie au centre des préoccupations françaises » parce que les défenseurs des seuls services « ne prêchent qu’un déni de réalité commerciale ».

 

Quatre approches, deux possibles, une souhaitable

 

Les Etats peuvent choisir entre plusieurs approches, « de l’attitude libérale à la cogestion à l’allemande en passant par la voie plus hybride de la protection réglementaire ». En fait, Jean-Louis Beffa distingue quatre possibilités.

 

Le modèle libéral-financier dans lequel l’Etat se place volontairement en retrait du jeu économique, est celui des pays anglo-saxons et des principales institutions financières du globe. Il se caractérise par un marché des capitaux pleinement libéral, des stratégies d’entreprises aux ordres des actionnaires, une politique de concurrence prédominante. Pas besoin de s’étendre : les années 2007-2008 ont révélé les dérives de ce système, ses effets néfastes sont reconnus, tranche Jean-Louis Beffa. La question porte sur la mutation de ce système.

 

Le modèle commercial-industriel est celui de l’Allemagne, du Japon et de la Chine, mais aussi de la Corée du sud et de la Finlande. Il n’est pas protectionniste mais accorde une large place à l’action publique pour stimuler la croissance des entreprises, privilégie les approches de long terme et s’accompagne d’une relation étroite entre patronat et syndicat. Jean-Louis Beffa, on l’a compris, s’en fera l’avocat, d’autant plus naturellement pour cet X-Mines que ce modèle serait apparenté selon lui au néo-colbertisme. Un retour aux sources.

 

Le modèle rentier est celui des pays richement dotés en ressources naturelles, comme l’Arabie saoudite et la Russie. Avec un quasi monopole de l’Etat, direct ou non, sur l’exploitation de ces richesses. Quant au modèle autocentré, c’est celui du Brésil et de l’Inde qui donne la priorité au marché domestique et suppose des Etats de grande dimension. Deux cas de figure dans lesquels la France ne peut s’inscrire. Les termes du choix de Beffa, en réalité, se limitent à deux hypothèses.

 

Il faut croire que la dérive fut grande…

 

Après une longue description de la construction du nouvel ordre mondial, l’auteur analyse les mutations du modèle français, en relevant « qu’aucun système libéral n’aurait pu réussir à créer ces entreprises qui restent encore aujourd’hui un élément essentiel du dispositif français au sein de la mondialisation ».

 

Soulignant que la transition vers le modèle libéral-financier a été impulsée par la gauche avant d’être poursuivie par la droite, il critique le découpage des grands groupes français pour le seul intérêt des investisseurs anglo-saxons, et regrette que le rapprochement avec le système de cogestion l’allemande ait été remplacé par une gouvernance visant à la primauté de l’actionnaire, allant jusqu’à inventer des stock-options pour les dirigeants afin que ceux-ci alignent leurs intérêts sur ceux des actionnaires plutôt que sur l’intérêt collectif.

 

Ces propos qui ne dénoteraient pas dans le discours d’un leader du Front de gauche ou de la CGT, sont beaucoup moins convenus sous la plume d’un grand patron qu’on n’entendit jamais s’exprimer publiquement ainsi lorsqu’il était lui-même en plein exercice. Il faut croire, mais on le sait, que la dérive fut grande.

 

Sortir de l’actuelle gestion du déclin

 

Aujourd’hui, « c’est la question de la croissance économique de la France qui se pose ». Jean-Louis Beffa ouvre des pistes en matière de fiscalité et de distribution des revenus. Il présente aussi des scénarii possibles, avec à la clé deux hypothèses extrêmes aussi dangereuses que le refus d’adopter une voie et de s’y tenir qui caractérise l’actuel malaise français et se traduit par une gestion du déclin.

 

D’où la nécessité du pacte national, dans le cadre d’une Europe confrontée  à « un défi à sa portée ». Car si la diversité des situations pose à l’Europe la question du choix de son modèle, l’avenir de la France passe par le resserrement du couple franco-allemand, à l’intérieur d’une Union « à deux vitesses » et acceptée comme telle. Ce qui suppose que la France adopte le modèle commercial-industriel de son partenaire (qui, lui, n’a aucune raison d’en changer).

 

Fin de la démonstration. Il n’y a, en fait, pas de choix : une seule voie est possible pour Jean-Louis Beffa. Mais s’il est temps de décider,  l’hypothèque n’est pas levée pour autant car « l’idée d’une France qui continue à se quereller et à s’accrocher à ses privilèges n’est pas exclue ».

 

Gilles BRIDIER

(paru sur www.slate.fr)

 

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UNE CRISE, PAS UNE DEROUTE

L’histoire de la dette française est celle des 30 dernières années. Mais le dérapage est récent. De 20% du PIB en 1981 à l’arrivée de la gauche, cette dette avait atteint 55% lorsque Jacques Chirac fut élu président. Avec Lionel Jospin à Matignon, la dette fut globalement stationnaire à 60%. Elle était quasiment au même niveau (64% pour un peu plus de 1200 milliards d’euros) lorsque Nicolas Sarkozy accéda à l’Elysée en 2007. Mais aujourd’hui, la France supporte une dette publique de plus de 1700 milliards d’euros, soit un peu plus de 85% du PIB: une augmentation de 20 points de PIB en quatre ans.
Cette dette, de 26.300 euros pour chacun des 65 millions de Français, n’est pas la plus lourde parmi les économies développées. Celle du Japon représente environ 200% du PIB nippon, celle des Etats-Unis 99% du PIB. Neuf pays européens sur vingt-sept ont une dette supérieure à 80% de leur PIB, dont l’Allemagne (83%) et le Royaume Uni (80%).
La France pointait l’an dernier au cinquième rang des puissances économiques mondiales. L’Union européenne demeure la région la plus riche du monde avec un PIB global de 16.100 milliards de dollars contre 14.600 milliards pour les Etats-Unis.

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