Les Etats sont dépassés par des marchés financiers qui veulent leur imposer leur logique de court terme. A force de se projeter dans l’éclatement de la zone euro, les opérateurs de marché en créent les conditions.

 

 

Vive la crise ! Pour les marchés financiers, la crise de la dette publique dans la zone euro n’a pas que de mauvais côtés. Les agences de notation dégradent les notes attribuées à la dette des Etats les plus fragiles, comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, et maintenant la Belgique.

 

…  Ces pays, dans la ligne de mire des spéculateurs, ne peuvent se refinancer sur les marchés qu’à des taux de plus en plus élevés . La France n’est pas épargnée. Bonne affaire, pour les créanciers !

 

Le malade et le thermomètre

 

En effet, la dégradation des notes est réputée traduire un risque plus grand qui, lui-même, justifierait des taux plus élevés. C’est ainsi que l’Italie, aujourd’hui dans l’œil du cyclone, se finance à la fin novembre sur les marchés à des taux supérieurs à 7% pour des emprunts à dix ans, contre 5% il y a trois mois.

 

Est-ce la bonne méthode pour contribuer au redressement ? Si on prend l’exemple de la France, une hausse d’un point du taux d’intérêt correspond à une rallonge de 10 milliards d’euros sur cinq ans du service de la dette.

 

Les agences se défendent, au prétexte qu’elles ne font que mesurer un niveau de solvabilité en croisant de nombreux paramètres . Certes, ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on guérit un malade ; ce n’est pas non plus en tapant dessus.

 

On ne peut imaginer que la sanction suffise à redresser l’économie. Ce serait plutôt le contraire : en empruntant plus cher, les pays alourdissent leur endettement… ce qui justifie une nouvelle dégradation, et ainsi de suite jusqu’au naufrage. Comme pour la Grèce. Avec des implications sociales imputées à l’euro et qui sont en fait les conséquences de la dépendance des Etats aux marchés.

 

Le principe des prophéties auto-réalisatrices

 

Les marchés ont ainsi la capacité d’émettre des prophéties… auto-réalisatrices.

 

En brandissant la menace d’une dégradation puis en l’appliquant, les agences de notation (qu’aucune instance ne contrôle) modifient le rapport de forces entre Etats et créanciers et la confiance que ceux-ci accordent à ceux-là. De sorte que les Etats s’endettent encore plus. Elles peuvent donc justifier a posteriori leur décision par l’évolution d’une situation qu’elles ont elles-mêmes contribué à créer.

 

Certes, les Etats placés sous les projecteurs ont laissé filer leur endettement.  On soulignera toutefois qu’une partie du problème de la dette souveraine provient de la crise bancaire déclenchée par ces mêmes opérateurs financiers.

 

Mais on ne réglera pas le problème si on ne laisse pas le temps à ces Etats de mettre en place les conditions de l’assainissement. Tel est pourtant le mode opératoire des acteurs des marchés financiers, qui jouent ainsi l’éclatement de la zone euro.

 

La dictature du court terme

 

La pression opérée par les agences de notation et les spéculateurs va  dans le sens souhaité par les adversaires de l’euro, qui peuvent se prévaloir de la crise de la dette souveraine pour justifier leurs attaques. Les europhobes ont trouvé leurs alliés.

 

Le dernier rapport en date est celui de  l’agence Moody’s le 28 novembre , menaçant tous les pays de la zone euro, France et Allemagne comprises ainsi que d’autres pays jusqu’à présent épargnés. « Alors que la zone euro dans son ensemble dispose de solides atouts économiques et financiers, les faiblesses institutionnelles continuent à empêcher la résolution de la crise et pèsent sur la notation », commente Moody’s.

 

L’agence de notation, comme on le voit, n’est pas négative sur les atouts de la zone euro. Mais la mise en œuvre d’une solution à l’échelle de la zone, avec la construction de nouvelles solidarités, implique de refondre la gouvernance de l’euro. Or, Moody’s veut obstinément méconnaître les impératifs du temps politique qui ne permettent pas de résoudre les « faiblesses institutionnelles » pointées par l’agence dans les délais souhaités par les marchés.

 

C’est la mécanique des marchés contre celle des démocraties.

 

Car les marchés, eux, se situent dans des perspectives de court terme, et de plus en plus. Moody’s l’évoque clairement : « En l’absence de mesures politiques pour stabiliser les conditions de marché à court terme, ou bien si ces conditions se stabilisent pour toute autre raison, le risque crédit va continuer à s’accroître ».

 

Cette dictature de l’immédiateté est celle de la finance qui se projette de moins en moins dans des investissements de long terme pour privilégier des opérations au rendement rapide. « Nous sommes dans une crise de l’argent facile à court terme », diagnostique René Ricol, commissaire à l’investissement et coordinateur des politiques de soutien aux entreprises.

 

Les marchés contre les Etats

 

La crise bancaire qui a fait son apparition en 2007 a poussé les Etats à corriger les excès de l’argent fou en introduisant de nouvelles régulations. Mais en édictant des contraintes nouvelles, les législateurs ont forcément obligé les marchés à se projeter dans un avenir plus lointain, plus conforme aux intérêts souverains.

 

D’où ce bras de fer entre les marchés financiers et les gouvernements, les premiers voulant affaiblir les seconds pour empêcher toute régulation et pouvoir à nouveau imposer leur dictature du court terme.

 

Les Etats l’emporteront-ils malgré tout? « C’est tout l’enjeu de l’engagement d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy », souligne René Ricol. Rien n’est encore écrit. Le couple franco-allemand qui sert de centre de gravité à la zone euro, n’a pas trouvé l’équation qui enraierait les attaques des marchés et les dissuaderait de jouer l’éclatement de la zone euro. Or, le temps joue contre les Etats.

 

Gilles BRIDIER

(publié sur www.slate.fr)

 

 

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UNE CRISE, PAS UNE DEROUTE

L’histoire de la dette française est celle des 30 dernières années. Mais le dérapage est récent. De 20% du PIB en 1981 à l’arrivée de la gauche, cette dette avait atteint 55% lorsque Jacques Chirac fut élu président. Avec Lionel Jospin à Matignon, la dette fut globalement stationnaire à 60%. Elle était quasiment au même niveau (64% pour un peu plus de 1200 milliards d’euros) lorsque Nicolas Sarkozy accéda à l’Elysée en 2007. Mais aujourd’hui, la France supporte une dette publique de plus de 1700 milliards d’euros, soit un peu plus de 85% du PIB: une augmentation de 20 points de PIB en quatre ans.
Cette dette, de 26.300 euros pour chacun des 65 millions de Français, n’est pas la plus lourde parmi les économies développées. Celle du Japon représente environ 200% du PIB nippon, celle des Etats-Unis 99% du PIB. Neuf pays européens sur vingt-sept ont une dette supérieure à 80% de leur PIB, dont l’Allemagne (83%) et le Royaume Uni (80%).
La France pointait l’an dernier au cinquième rang des puissances économiques mondiales. L’Union européenne demeure la région la plus riche du monde avec un PIB global de 16.100 milliards de dollars contre 14.600 milliards pour les Etats-Unis.

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