Une crise de la dette souveraine succède à une crise économique générée par une crise bancaire. On promet l’austérité aux populations… Mais les acteurs à l’origine de la première crise et de la suite poursuivent le même « business ». 

 

Passé un G20 qui n’aura servi à rien d’autre qu’à ramener l’Europe une semaine en arrière, la crise de la dette souveraine demeure. Nicolas Sarkozy avait affiché de grandes ambitions qui devaient marquer la lutte contre les paradis fiscaux et border l’installation d’une taxe sur les transactions financières.

 

Il ne pouvait pas imaginer que le Premier ministre grec serait à l’origine d’un psychodrame européen qui éclipserait tous les autres sujets à Cannes, et réduirait à néant les efforts sur les autres dossiers. Ce fut le cas.

 

Qui paie pour la crise ? La question posée par les « indignés »

 

Reste la croissance en berne dans les pays de l’OCDE, la dette des pays qui ne cesse de gonfler, des plans de sauvetage qui n’ont rien réglé jusqu’à présent, un chômage qu’on n’arrive pas à enrayer. Et partout, de nouvelles mesures d’austérité, comme celles annoncées pour la France par le Premier ministre François Fillon.

 

Une question revient : qui paie pour la crise ?  Elle est de plus en plus répandue au sein de la classe moyenne, où deux personnes sur trois selon l’Ifop sont déjà insatisfaites de leur salaire et de leur pouvoir d’achat: alors que les populations n’ont pas bénéficié de la redistribution des richesses, on leur impose des sacrifices pour corriger des fautes qui ne sont pas les leurs.

 

C’est le discours des « indignés », repris d’Athènes jusqu’au cœur de New-York à Wall Street en passant par Madrid. Ils montrent du doigt les pouvoirs politiques qui se sont glissé dans des systèmes organisés et gérés par des puissances financières. Ils condamnent des dispositions qui légalisent l’évasion fiscale à grande échelle, privant les Etats de leurs ressources. Et dénoncent une justice à plusieurs vitesses, indicateur de décadence dans une démocratie et véritable aubaine pour toutes les démagogies populistes.

 

Sarkozy à Toulon : « L’impunité est immorale »

 

Dans leurs délires de rendements à deux chiffres, les opérateurs financiers ont pris des risques insensés qui ont mis en péril tout le système bancaire. Les Etats ont dû intervenir pour empêcher la débâcle. La dette privée est devenue publique. Ces Etats, qui vivaient déjà au-dessus de leurs moyens, se sont surendettés.  Et aujourd’hui, sous la pression des mêmes marchés financiers qui se retournent contre eux après leur avoir dû leur salut, les gouvernements  réclament des sacrifices aux peuples.

 

Et les banquiers dans tout cela ? Dans son discours de Toulon, Nicolas Sarkozy s’était montré ferme : « « Les dirigeants perçoivent des rémunérations élevées parce qu’ils ont de lourdes responsabilités. Mais on ne peut pas vouloir être très bien payé et ne pas vouloir assumer ses responsabilités. C’est encore plus vrai dans la finance que partout ailleurs. Comment admettre que tant d’opérateurs financiers s’en tirent à bon compte alors que pendant des années ils se sont enrichis en menant tout le système financier à la faillite ? (…) L’impunité serait immorale. » Beaucoup de mots ; c’était en 2008.

 

Des bonus et des matelas indécents

 

Ceci n’a pas empêché certains banquiers de partir avec de très confortables primes. On retiendra juste l’exemple de Pierre Richard, ancien président du conseil d’administration de Dexia pour qui la banque avait provisionné près de 12 millions d’euros de retraite chapeau sur 20 ans.  Pourtant, le démantèlement de la banque aujourd’hui après un premier sauvetage en 2008 et des milliards d’euros à la clé pour les Etats belges et français, ne justifie en rien une gratification, comme le président du conseil d’administration Axel Miller en fit l’expérience : après sa démission, il fut obligé de renoncer à un parachute de 3,7 millions d’euros. La vraie question, c’est que le versement de ce parachute ait pu être même, un moment, envisagé.

 

Il fallut insister pour faire entendre le discours de la responsabilité. En 2009, lorsque la crise bancaire commençait à contaminer l’économie et que les dégâts causés par l’extravagance des opérateurs financiers s’étalaient partout, l’opinion publique s’était offusqué des bonus des dirigeants de la Société générale, Daniel Bouton et Frédéric Oudéa. Dans une réunion privée, Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, maugréa entre ses dents : « S’ils veulent relancer la lutte des classes, ils n’ont qu’à continuer comme ça ! ». Les dirigeants en question ont finalement renoncé à leur bonus. Mais un fossé se creuse dans la société, même si les classes ne sont plus celles du XXe siècle.

 

Malgré certaines dispositions prises pour encadrer les bonus et étaler leur versement, les pratiques d’avant crise ont repris. Elles ne sont portant pas justifiées. Selon le cabinet Alpha Value,  la rémunération totale des dirigeants de grandes banques européennes a progressé de 12,5% en 2010, alors que le secteur bancaire a perdu 11,5% de sa valeur en bourse.

 

Responsabilité des uns, austérité pour les autres

 

Non seulement ces dirigeants n’ont pas sauvegardé les intérêts de leurs actionnaires ce qui exclut toute justification de cette hausse des rémunérations, mais ils ont repris leurs opérations financières comme avant la crise. Comme s’ils s’estimaient exonérés de rendre des comptes. Pourtant, le risque systémique existe toujours, comme l’a montré l’épisode du référendum grec et de ses conséquences possibles, et comme pourrait le démontrer encore plus un éventuel défaut de l’Italie…

 

Les financiers qui opèrent sur les marchés auraient pu tenir compte des avertissements des agences de notation qui, comme Standard & Poor’s avaient abaissé les notes de la Grèce, de l’Italie et du Portugal en… 2004, accentuant l’écart qui existait déjà avec les autres pays. Tout comme ils s’étaient précipités sur les produits financiers toxiques sans savoir ce qu’ils comprenaient mais qui devaient rapporter gros, ils ont préféré passer outre l’alerte des agences. Une raison à cela : les rendements élevés des emprunts des pays mal notés. Les dirigeants financiers ont pris les mauvaises décisions, leur responsabilité est clairement engagée. Mais ils sont toujours à leur poste.

 

Contre la démagogie, quelle nouvelle gouvernance ?

 

Ne soyons pas démagogique : punir les banquiers ne règlerait pas la crise de la dette souveraine. Par ailleurs, les banques et leurs salariés sont bien sûr nécessaires à l’économie. Mais pour les populations à qui on promet plus d’austérité, pour les personnes qui perdent leur emploi ou qui restent au chômage, pour celles qui sont obligées de se déqualifier parce que l’ascenseur social ne fonctionne plus, pour toutes celles dont l’existence est affectée par la crise, la justice semble s’arrêter à la limite de la planète financière.

 

Ce n’est pas une chasse aux sorcières qu’il faut mener, mais un système qu’il faut inventer (la fameuse nouvelle gouvernance !) pour que les marchés financiers ne jouissent plus d’une impunité contre lesquelles ni les juges ni les responsables politiques ne peuvent rien. C’est le cas aujourd’hui, puisque les Etats ne sont plus indépendants de ces marchés!

 

Enfin, mettre fin à l’activité d’établissements emblématiques qui ont joué un rôle dans l’approfondissement de la crise ne réglerait rien et risquerait de relancer la crise bancaire déclenchée par la faillite de Lehman Brothers en 2008. En revanche, on pourrait s’abstenir de nommer au poste de président de la BCE, l’institution en charge de gérer l’euro, un ancien associé de la banque Goldman Sachs. C’est cette banque d’affaires qui, en camouflant une part de la dette grecque, s’est affranchie des règles du Pacte de stabilité monétaire et qui, par là, tricha. Sans conséquence pour elle. Il est des symboles qui ne peuvent qu’affecter la confiance…

 

Gilles BRIDIER

(publié sur www.slate.fr)

 

 

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UNE CRISE, PAS UNE DEROUTE

L’histoire de la dette française est celle des 30 dernières années. Mais le dérapage est récent. De 20% du PIB en 1981 à l’arrivée de la gauche, cette dette avait atteint 55% lorsque Jacques Chirac fut élu président. Avec Lionel Jospin à Matignon, la dette fut globalement stationnaire à 60%. Elle était quasiment au même niveau (64% pour un peu plus de 1200 milliards d’euros) lorsque Nicolas Sarkozy accéda à l’Elysée en 2007. Mais aujourd’hui, la France supporte une dette publique de plus de 1700 milliards d’euros, soit un peu plus de 85% du PIB: une augmentation de 20 points de PIB en quatre ans.
Cette dette, de 26.300 euros pour chacun des 65 millions de Français, n’est pas la plus lourde parmi les économies développées. Celle du Japon représente environ 200% du PIB nippon, celle des Etats-Unis 99% du PIB. Neuf pays européens sur vingt-sept ont une dette supérieure à 80% de leur PIB, dont l’Allemagne (83%) et le Royaume Uni (80%).
La France pointait l’an dernier au cinquième rang des puissances économiques mondiales. L’Union européenne demeure la région la plus riche du monde avec un PIB global de 16.100 milliards de dollars contre 14.600 milliards pour les Etats-Unis.

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