Le déficit de la balance commerciale française enregistre de tristes records. Peut-on revenir sur l’abandon d’une ambition industrielle ?

 

Un record dont on se passerait bien : 69 milliards d’euros de déficit commercial pour la France douze mois. Jamais un déficit mensuel ne fut plus lourd.

 

Certes, on mettra en avant la facture énergétique avec le renchérissement des hydrocarbures pour expliquer cette dérive. Malheureusement, l’explication est beaucoup plus structurelle. D’après les statistiques de Douanes, il faut remonter  à début 2004 pour retrouver une balance mensuelle positive du commerce extérieur français.

 

Si on regarde du côté de l’Allemagne qui a la même monnaie et connaît les mêmes contraintes énergétiques, la balance commerciale en  a été excédentaire de 153 milliards d’euros en 2010 alors que pour le amême année le solde français a été déficitaire de plus de 51 milliards d’euros.

 

Face à une telle récurrence d’un déficit qui se creuse en France, on ne peut plus seulement se consoler en soulignant que les importations sont également un signe de reprise d’activité. L’industrie française exporte de moins en moins. La tendance peut-elle être inversée ? Si l’on veut que cette industrie continue de jouer un rôle aux niveaux européen et mondial – car il serait suicidaire qu’elle se retranche derrière ses frontières – il faudrait faire plus qu’organiser des Etats généraux comme ce fut le cas en 2010. Il en va des emplois de demain, même pour les services qui dépendent pour partie de la vitalité de cette industrie.

 

Moins que la moyenne européenne

 

Le diagnostic a été établi. Nicolas Sarkozy en a lui-même fait la synthèse : alors que le secteur manufacturier ne représente que 16% de la valeur ajoutée en France, la moyenne en Europe est à 22%, et même à 30% en Allemagne. L’industrie ne fournit plus de travail qu’à 13% de la population active, contre 16% en 2000. On incriminera encore le coût du travail en France, et les 35 heures. Trop facile ! Il est vrai que, depuis 2000, la France a perdu une part de son avantage compétitif, mais elle ne se situe pas hors du champ où se trouvent des concurrents comme l’Allemagne ou la Suède.

 

Lasaire, le Laboratoire social d’action, d’innovation, de réflexion et d’échanges, considère pour sa part que, « depuis un quart de siècle, tout se passe comme si, après l’agriculture, l’industrie avait été frappée d’un désamour, comme si elle n’importait plus aux responsables politiques et à nombre de responsables économiques, comme si la (post-) modernité était ailleurs. » Ce cercle de réflexion présidé par Jean-Cyril Spinetta, l’ancien patron d’Air France-KLM, pointe du doigt « la lente évolution visant à affirmer la prééminence d’une économie de services sur l’économie industrielle ».

 

Un modèle qui privilégie les services et la finance

 

En réalité, d’après ce groupe de réflexion, trois modèles se sont développés en Europe : germano-scandinave (avec une base industrielle forte),  méditerranéen (tourné vers le tourisme et l’immobilier), et atlantiste (plus ouvert sur la mondialisation et qui a clairement fait le pari des services). La France a adopté cette troisième voie. Et il est vrai que, depuis la fin des années 80, l’industrie a été présentée comme ringarde alors que la modernité était aux services et notamment à la finance… bien que Paris ne fût pas une place financière aussi forte que Londres (la réalité s’imposa lorsque Euronext piloté par Paris fusionna avec la bourse de New York, pour finir dans les bras de celle de Francfort). Dans l’industrie, tout à son modèle atlantiste, la France a donc privilégié les fortes implantations à l’étranger au nom de la proximité des marchés, au détriment d’une forte base exportatrice que l’Allemagne a su préserver.

 

Le choix de ce modèle a pris d’autres formes. « Dans un contexte de dérégulation libérale, les entreprises ont connu un changement managérial avec la primauté donnée aux actionnaires sur les partenaires internes à l’entreprise et donc aux objectifs financiers à court terme sur les objectifs industriels à long terme », rappelle Lasaire dans son dernier cahier qui prend le parti d’une nouvelle ambition industrielle pour la France. « En dix ans, la part distribuée aux actionnaires par les entreprises françaises a doublé ». Mais combien de patrons de grosses PME de l’industrie regrettent d’avoir cédé aux contraintes d’objectifs financiers imposant des retours sur fonds propres à deux chiffres, alors que ces critères de rentabilité à court terme étaient incompatibles avec l’engagement de  stratégies industrielles sur le long terme ! Les investissements en ont pâti, la recherche privée également.

 

La sanction apparaît aujourd’hui : les exportations françaises de produits manufacturés qui représentaient plus de la moitié des volumes allemands en 2000 sont tombées au tiers environ. Et de 6% des exportations mondiales dans l’industrie, la part de la France n’était plus que de 4% l’an dernier.

 

De nouveaux rapports entre travail et capital

 

Un industriel comme Louis Gallois, président d’EADS, considère que la France est « trop spécialisée dans des productions sensibles au prix » (c’est le cas dans l’automobile dont la balance commerciale est négative depuis 2008) alors que son modèle social ne lui permet pas d’être compétitive sur des produits « low cost ». Le problème est que les mesures prises  pour tenter de redresser la situation en réduisant le coût du travail tapent à côté de la cible. Les exonérations salariales profitent plus au secteur des services qu’à l’industrie. Le résultat est flagrant dans l’emploi, constate Lasaire : « 725 000 emplois supprimés de 2000 à 2010, soit une diminution de près de 18 % en dix ans ! »

 

De ce point de vue, même si la dernière enquête de l’Insee prévoit un rebond de l’activité manufacturière, elle n’est guère optimiste pour l’emploi avec un chômage stable à un niveau élevé sur le semestre en cours . Plus globalement, des économistes comme Patrick Artus ne voient pas se profiler une réindustrialisation de la France, ni s’opérer une relocalisation des activités.

 

Il ne s’agit pas de donner quitus aux déclinologues, mais de fournir un constat clair pour voir dans quelles conditions la France peut espérer regagner le terrain perdu, ce qui « n’aura de réalité que si l’industrie française compte sur la scène européenne et mondiale ». Ce qui passe, selon l’étude de Lasaire coordonnée par Hugues Bertrand, par « l’élaboration d’un nouveau compromis social qui refonde les rapports entre travail et capital. » Un projet toujours aussi théorique alors que, depuis qu’on l’évoque, l’industrie décline.

 

Gilles BRIDIER

(publié sur www.slate.fr)

 

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UNE CRISE, PAS UNE DEROUTE

L’histoire de la dette française est celle des 30 dernières années. Mais le dérapage est récent. De 20% du PIB en 1981 à l’arrivée de la gauche, cette dette avait atteint 55% lorsque Jacques Chirac fut élu président. Avec Lionel Jospin à Matignon, la dette fut globalement stationnaire à 60%. Elle était quasiment au même niveau (64% pour un peu plus de 1200 milliards d’euros) lorsque Nicolas Sarkozy accéda à l’Elysée en 2007. Mais aujourd’hui, la France supporte une dette publique de plus de 1700 milliards d’euros, soit un peu plus de 85% du PIB: une augmentation de 20 points de PIB en quatre ans.
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