Est-ce la mondialisation qui a détruit des emplois, ou les options retenues qui ont entraîné le recul de l’activité industrielle et fait disparaître des entreprises?
Dans l’opinion publique, la mondialisation est devenue majoritairement impopulaire. En cause : les délocalisations et la concurrence low cost. Selon une enquête TNS Sofres pour le Conseil d’orientation pour l’emploi, 52% des Français la considèrent de façon négative alors qu’elle est encore positive pour 48% d’entre eux. Et parmi les salariés, les deux tiers estiment qu’elle est une menace pour les entreprises en France.
Des personnalités politiques s’emparent du sujet en prônant la « démondialisation » à l’instar Arnaud Montebourg au Parti socialiste ou de Marine Le Pen au Front national. D’autres font remarquer que le débat est spécifiquement franco-français, et qu’il n’a aucun sens pour les citoyens chinois, indiens ou brésiliens qui continuent d’en profiter pour tirer la croissance mondiale. Car si l’économie française ne peut faire mieux que 1,5% de croissance, la moyenne mondiale est à 4%. Ce qui laisse supposer pour les locomotives de la croissance des progressions à 8%, voire à deux chiffres pour la Chine.
Aussi ne peut-on évoquer aucune « démondialisation », qui impliquerait que tous les pays y souscrivent. On pourrait seulement parler d’un recul unilatéral français face à la mondialisation, ce qui laisserait la cinquième économie mondiale (mais moins de 1% de la population de la planète) en marge des échanges internationaux.
La mondialisation et l’usage qu’on en fait
Les tenants de la démondialisation ont un objectif : relancer les créations d’emplois. Car le nombre de chômeurs en France oscille toujours autour de 2,7 millions. Et si l’on ajoute les personnes en activité réduite, vivant dans la précarité, on compte 4 millions de personnes inscrites à Pôle Emploi dans l’Hexagone. Faut-il, pour autant, se placer à l’écart du monde ? Le pouvoir d’achat des Français est devenu dépendant des importations de produits fabriqués dans les pays à bas coûts de main d’œuvre. En mettant fin à ces approvisionnements, rien n’indique que des emplois seraient mécaniquement recréés en France. Il faudrait que le pouvoir d’achat soit maintenu.
Or, les produits qui seraient proposés seraient plus chers à la consommation. Dans ces conditions, les salaires devraient être revalorisés, ce qui relèverait encore plus les prix de ces produits et compromettrait encore plus le niveau des exportations. Débat sans fin…
L’analyse implique probablement une approche moins manichéenne. « Ce n’est pas la mondialisation qui pose problème, mais l’usage que l’on en fait », souligne Raymond Soubie, l’ex-conseiller aux affaires sociales de l’Elysée. Or, depuis les années 80, la France a choisi une voie qui donne clairement la priorité aux services. Il s’agit d’un choix « atlantiste », explique le cercle de réflexion Lasaire (Laboratoire social d’action, d’innovation de réflexion et d’échanges). D’autres pays ont fait d’autres choix, ceux de la Méditerranée se spécialisant dans le tourisme et l’immobilier, l’Allemagne et les pays scandinaves préférant consolider une base industrielle forte.
Le recul de l’industrie n’est pas une fatalité
Aujourd’hui, la France fait ses comptes. L’industrie ne fournit plus de travail qu’à 13% de la population active contre 16% en 2000, après que 725.000 emplois furent supprimés dans la période. Un recul dû à la mondialisation ? Pas sûr. Le secteur manufacturier ne représente plus que 16% de la valeur ajoutée, contre 22% en moyenne en Europe et même 30% en Allemagne. Et les exportations françaises de produits manufacturés qui équivalaient à plus de la moitié des volumes allemands en 2000 n’en représentent plus que le tiers environ.
La mondialisation est la même, mais des pays s’en sortent mieux. Plutôt que de construire une forte base exportatrice industrielle, la France a préféré se doter de fortes implantations à l’étranger et importer. Il n’existe pas de fatalité liée à la mondialisation, et le cas français ne saurait être extrapolé.
Certes, au cours de la dernière décennie, l’industrie française a perdu une partie de son avantage compétitif. Le coût du travail a augmenté et est aujourd’hui de même niveau qu’en Allemagne, alors qu’il était inférieur de 12% en France en 2000, explique Philippe Warin, président de PSA. Mais dans le même temps, la part des bénéfices distribuée aux actionnaires par les entreprises françaises a doublé.
Inventer une stratégie qui inverse la tendance
En réalité depuis un quart de siècle, on a surtout l’impression que l’industrie a été victime du même désintérêt que l’agriculture de la part des dirigeants, au nom du libéralisme économique et de la concurrence. Les effets se font de plus en plus durement sentir. Sur les cinq premiers mois de l’année, la balance commerciale a été déficitaire en 2011 de plus de 33 milliards d’euros, contre 23 milliards sur la même période en 2010.
On incriminera la facture énergétique ; son poids sera pourtant resté constant d’une année sur l’autre. En revanche, la balance commerciale automobile continue de se détériorer, illustrant le recul industriel. Et cette situation qui frappe aussi la sous-traitance est pénalisante pour les multiples activités de services aux entreprises. Avec les conséquences induites pour l’emploi.
La tendance, toutefois, tend à s’inverser : depuis la crise, le désir d’une nouvelle régulation prend forme et des initiatives politiques pour relancer l’activité industrielle s’expriment.
Par exemple, le projet de « TVA sociale » évoquée par l’ex-ministre de l’Ecologie Jean-Louis Borloo en 2007 (annonce imprudente qui lui avait fermé la porte de Bercy) revient, rebaptisée « TVA anti-délocalisation » par Jean-François Copé, le patron de l’UMP: il s’agirait en l’occurrence d’utiliser la mécanique fiscale pour que les produits importés supportent plus de taxes et contribuent ainsi à financer les prestations sociales pratiquées en France.
L’Allemagne, notamment, a mis cette formule en pratique. La Direction générale du trésor et de la politique économique (DGTE) estime qu’une hausse de trois points de TVA pourrait susciter un surcroît de 75.000 à 160.000 emplois à moyen terme.
La mesure, certes, est d’essence protectionniste. Mais l’angélisme n’a pas cours dans la guerre économique. Nombre d’autres pays comme la Chine ont recours de la même façon à des dispositifs multiples pour renchérir les prix des produits importés. « Il faut une Europe ouverte, pas une Europe offerte » déclarait déjà Jacques Delors au début des années 90 lorsqu’il présidait la Commission européenne.
D’autres dispositions peuvent être prises, au niveau national et européen. Pas pour s’exclure d’une mondialisation qui a profité à d’autres pays, mais pour changer de logiciel économique et déployer une stratégie qui implique des choix politiques plus volontaristes.
Gilles BRIDIER
(publié dans Avenir & Sécurité)



















