80% de la maintenance des centrales nucléaires d’EDF est assurée par des sous-traitants sélectionnés sur appels d’offres. Et les fournisseurs, dont Areva, doivent trouver des solutions nouvelles plus compétitives.

 

Parmi les premières déclarations d’Henri Proglio après sa nomination à la présidence d’EDF, l’une concerne la maintenance des centrales nucléaires : « Pour 2010, mon intention est de gagner 1,5 à 2 points de coefficient de disponibilité, avec un objectif de 85% de disponibilité à terme, au-delà du meilleur taux atteint par EDF dans le passé (83,6%) ».

 

L’objectif est financier. Mais la quête de productivité peut être mauvaise conseillère au regard de l’impératif de sûreté. La catastrophe de Fukushima implique de réviser toute recherche de compétitivité dans le nucléaire qui pourrait aboutir à un relâchement de la maîtrise du risque.

 

La problématique du taux de disponibilité

 

En France, c’est vrai, le taux de disponibilité du parc des centrales nucléaires est tombé à 78% en 2009. Si l’on considère que le manque à gagner pour l’électricien d’un point de disponibilité est de l’ordre de 200 millions d’euros, on imagine l’intérêt d’Henri Proglio pour que les 58 réacteurs nucléaires français fonctionnent globalement un peu plus dans l’année.

 

Mais si la sécurité ne se négocie pas, la maintenance ne doit pas non plus répondre à des objectifs de rentabilité.  Car tout dérapage peut aboutir à une situation critique. On se souvient par exemple qu’en l’espace d’un an entre 2008 et 2009, pas moins de trois incidents de maintenance sont intervenus à la centrale du Tricastin, avec parfois un risque de déclenchement de réaction en chaîne incontrôlée qui, en l’occurrence, n’a pas eu lieu.

 

Et à Fassenheim, le remplacement de trois générateurs de vapeur fut imposé à EDF en 2009, après que l’Autorité de sûreté nucléaire eut attribué le problème à un manque d’anticipation, et donc à une gestion amont défaillante de la maintenance. Une tendance soulignée de façon plus générale, la même année, par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

 

Le prix de la maintenance

 

Tous les 12 ou 18 mois, pour recharger du combustible ou opérer un entretien plus approfondi, une centrale doit être arrêtée.  Près de 2 milliards d’euros sont consacrés chaque année la maintenance du parc dont les centrales ont maintenant un âge moyen de 24 ans.  Or, les électriciens d’EDF n’assurent pas eux-mêmes toutes les opérations de maintenance. Si 9.500 salariés de l’entreprise sont concernés par ces opérations, quelque 20.000 salariés de sous-traitants assurent 80% des opérations de maintenance.

 

EDF insiste sur la sélection de ces entreprises extérieures, qui doivent adhérer aux principes d’une charte de progrès et de développement durable.  Elles doivent aussi avoir obtenu une certification spéciale pour la formation et le suivi des personnes travaillant sous rayonnement ionisant.  Mais depuis 2005, la mise en concurrence est la règle pour les plus de 479 entreprises qui travaillent pour EDF : d’après une directive européenne, celles qui sont sélectionnées doivent concourir sur  appels d’offres.

 

On imagine la tentation pour ces entreprises de tirer leurs prix au maximum pour obtenir un contrat de trois ans, quitte à tirer un peu sur les conditions de sécurité. A commencer pour leurs propres salariés, en acceptant implicitement une prise de risque pour effectuer des missions comportant une exposition aux radiations, pour des salaires qui n’intègrent pas les risques effectivement encourus comme l’a montré un reportage de l’émission télévisée « Envoyé spécial » diffusée le 17 mars sur France 2. Tel est le principe d’une productivité maximale chez les sous-traitants.

 

EDF se défend, bien sûr, de pousser ses sous-traitants à rechercher des gains de productivité qui pénaliseraient la sûreté. Mais dès l’instant où des objectifs sont fixés et où le prix intervient dans l’appréciation de l’offre bâtie également sur d’autres critères, un doute peut exister.

 

Lorsque le patron de l’électricien affirme lui-même vouloir une amélioration de 10% de la durée annuelle d’exploitation du parc nucléaire, on ne peut s’empêcher de craindre que l’objectif de productivité n’entame la recherche d’une sûreté optimale. Mieux vaudrait, plutôt que de s’en tenir à des chiffres, expliquer comment cette augmentation du taux de disponibilité doit être obtenue.

 

Areva, diversification obligée

 

Les sous-traitants de second rang ne sont pas les seuls concernés. Parmi les fournisseurs de premier ordre, Areva est soumis à la même pression d’EDF. On a d’abord vu Anne Lauvergeon, qui dirige l’industriel, et Henri Proglio s’affronter pour obtenir le leadership de la filière nucléaire française avant que le patron d’EDF obtienne satisfaction. On a aussi entendu Henri Proglio déclarer qu’il pourrait mettre Areva en concurrence pour répondre à des appels d’offres, alors que l’industriel coopère déjà avec Mitsubishi sur un modèle de centrale moins puissant… et moins cher.

 

Ainsi, pour certains marchés comme en Afrique du sud, EDF envisageait de s’allier avec le chinois CGNPC. Objectif : devenir compétitif avec des offres concurrentes comme celle des Coréens qui ont infligé au camp français une cuisante défaite à Abu Dhabi en emportant fin 2009 un contrat d’une vingtaine de milliards de dollars grâce à une proposition financière 23% moins élevée.

 

Finalement, le gouvernement a appelé le camp français à un peu plus de discipline, ouvrant juste la porte à une coopération du chinois avec Areva. L’industriel français est donc lui aussi sommé de trouver à abaisser ses propositions. Certes, personne ne dira jamais qu’une offre moins élevée induit un niveau de sûreté inférieur. Malgré tout, la sécurité à un prix…

 

La catastrophe de Fukushima va forcément ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire du nucléaire civil qui, quelles que soient les positions qu’adopteront les 91 pays qui en ont fait le choix, ne pourra être brutalement stoppé. Une approche qui, tant dans la construction des centrales que leur exploitation, ne s’affranchirait pas des critères habituels de marché, de compétitivité et de rentabilité, deviendrait vite suspecte et intolérable pour les opinions publiques après le drame japonais.

 

Quant à la guerre des chefs à laquelle on a assisté en France et qui ne peut que fragiliser une filière, elle n’est pas digne de la responsabilité exercée par les patrons du nucléaire au regard des risques encourus par le moindre dérapage.

 

Gilles BRIDIER

(publié sur www.slate.fr)

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UNE CRISE, PAS UNE DEROUTE

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